Je suis resté longtemps dans l’entrée. Ossian songe, la tête affalée et les jambes curieusement croisées pour un dormeur. Mon impression hésitait entre le malaise devant le chien aux yeux fous aux genous du dormeur et la prévision des douleurs ankylosées qu’il éprouveraient à son réveil. Ingres déforme et dérange. A droite Jupiter est écrasé par sa propre puissance, mais reste de marbre au-dessus de Thétys qui le titille puérilement.Thétys au cou de girafe pince le menton du dieu qui se fend d’un énorme nombril. Je te tiens, tu me tiens…
Dans le salon suivant on perçoit le claquement des sandales antiques des Ambassadeurs d’Agamemnon aux cuisses de cyclistes. Il y a encore trop de chair et pas assez de drapés rouges et bleus tellement vifs, du style de ceux qui flottent en juillet sous l’Arc de Triomphe. Ils arrivent définitivement dans L’Apothéose d’Homère, sorte de Lagarde et Michard en une image, et le Vœu de Louis XIII qui semble supplier de repasser sur ces couleurs industrielles qui explosent en bleu, en rouge et en jaune dans Jésus remettant les clés à saint Pierre. Mais dans quel pot allait-il les chercher ?
Je laisse les antiquités entre elles, et Stratonice à Antiochus, bien malade dans son tout petit tableau, alors que Romulus vainc Acron en cinémascope. Virgile lisant l’Enéide n’a-t’il pas de doute sur le sexe de Livie ? Hmmm…que cache cette ombre gris-bleu sur ce menton trop carré ? C’est la virilité qu’on ne retrouve pas dans les traits de Roger délivrant Angélique, au coup cassé, dans la seule œuvre « bondage » du peintre.
Me plongeant dans le dix-neuvième siècle, j’expédie le Premier Consul et l’Empereur dégoûlinant de velours d’hermine et d’or. A proximité du Bonaparte en Premier Consul on peut légitimement se demander quel pli dissimule l’impérial appendice…mystère. Mais quel bras avait donc Napoléon 1er sur le trône impérial pour saisir si haut son sceptre ? Passons sur d’autres royautés et les séries Henri IV et François Ier. Çà y est ! revoilà le rouge pompier des débuts ? Etait-on obligé dans ces cours de tremper ces bas dans cette teinture fluo ?
J’atteins le fumoir des hommes, le salon ou s’alignent des fourreaux noirs d’où émergent les plis enroulés du col et les favoris. Fait en Italie. Par quelle chaleur les Marcotte, Cordier, Marquet et autres Moltedo ont-ils posés ? Ils veulent se tenir mais c’est un triumvirat plié en tryptique qui assoit la conversation : Monsieur Bertin, Ferdinand d’Orléans et le Comte Molé assurent. Bertin sûr de sa force, la main en griffe, le crapaud sûr de sa mare. Molé, à qui rien n’est acquis, surveille avec inquiétude la révolution qui le briserait. Au milieu Ferdinand s’en moque, c’est lui le Noble, au-dessus du monde. Où sont les dames ? Où est le boudoir des étoffes bruissantes et du cliquetis des bagues à peine amorti par la chair des doigts potelés ? Le voilà, enfin. D’abord les bourgeoises ou leur fille, Caroline Rivière tout juste éclose du matin, et dont la mère veille non loin, la poitrine haute comme un balcon, la main sortant du châle, puis Marie de Senonnes, magnifique dans son corsage de tulle (ma préférée). Loin des bourgeoises, l’atrium des stars : une princesse et une baronne. Betty de Rothschild, au prénom de danseuse, cernée mais reposée, calme, et la princesse de Broglie, au sang aussi bleu que la robe. Ingres, amateur éclairé, avait d’abord fait une étude de nu pour le portrait final. Avec le même modèle ? Sa noblesse et les reflets moirés de sa robe éclairent tout le salon. La Vicomtesse d’Haussonville les regarde, narquoise. Le miroir reflète son dos, espérant peut-être qu’en apparaissant deux fois sur la même toile elle se haussera au niveau de ses aînées. En tout cas sa classe suffit à surpasser Inès Moitessier (née de Foucauld) qui apparaît deux fois dans la salle (et une troisième dans le miroir). Madame Marcotte est boudeuse, ourlée. La Reine Caroline Murat est reléguée près des hommes. La pauvre est puissante (telle l'éruption du volcan en arrière-plan) mais laide, donc Ingres l’a peinte de loin.
Etouffé par ces soieries et les soupirs contenus des salons j’atteins enfin Ingres dans son intimité. Les portraits de Madeleine, sa femme, sont alignés sur le mur. Dessinés, le flou des voiles entoure les traits précis et fins du visage. Ses yeux n’ont pas de couleur mais les sourcils noirs expriment la tendresse que n’avaient pas les modèles huppés du peintre.
Les couloirs qui suivent mènent probablement aux appartements, aux chambres moites donnant sur les bains. Une grande odalisque, aux hanches si larges et aux pieds si petits, s’est préparée, ses sœurs sont déjà au Bain turc.
C’est la jeune fille de La Source qui m’accompagne vers la sortie, me laissant lancer un dernier regard vers une Vierge à L’hostie (qui a plutôt l’air de se marrer), Raphaël et sa Fornarina, une Chapelle Sixtine précieuse et miniature et une copie de La belle ferronière à l’œil fixe. Ingres Pixit.