Jeudi matin, Roubaix. Une cabinet de rhumatologie à côté de l'ESMOD, "école de la Mode". J'ai failli me tromper d'adresse...les filles qui attendent le début des cours ont l'air plus sympa que la secrétaire casquée, glacée et blancheblousée qui, après que je me suis excusé de mon retard de dix minutes, contacte le médecin pour savoir "s'il peut me recevoir". Attente. Bruit des articulations qui craquent (c'est un cabinet de rhumato). Le dialogue avec le médecin est une désagréable négociation matinale, où on ne peut que perdre : "Les ondes de choc ? oui, pour votre tendinite çà peut accélérer la cicatrisation...environ six ou sept fois sur dix. C'est assez douloureux. Et il vous faut trois séances à soixante-dix euros, sachant que vous ne serez remboursé que sur la base d'une consultation à vingt-huit euros. Et l'efficacité n'est perçue qu'après deux mois". Ah. Donc, soixante-dix moins vingt-huit fois trois égale cent vingt-six euros de ma poche, pour une probabilité de succès légèrement supérieure à un simple pile-ou-face. Il est huit heures trente-six du matin et j'aimerais bien refaire un marathon l'année prochaine. Donc, d'accord (quelle est la part de curiosité et de masochisme dans cette décision ?). çà se passe à l'étage, salle de torture froide aux murs lisses. Je dois m'allonger sur le ventre, je ne vois pas l'appareil. Le médecin repère la zone la plus douloureuse de mon tendon d'Achille gauche. A chaque fois c'est par MA douleur que le praticien jugera de SON efficacité : repérage de la zone à traiter, intensité du traitement. Mise en place de l'appareil autour du tendon, démarrage. Il annonce : nous allons augmenter progressivement l'intensité, vous me direz lorsque vous ne supporterez plus la douleur. J'ai envie de dire : "Stop !". Même si je ne sens encore rien. Le menton posé sur les mains, aveugle à la manipulation, les oreilles vrillées par le bip-bip strident de la machine. J'attends avec appréhension l'apparition de la souffrance. De toutes façons, vu mon état de stress, une mouche qui se poserait sur mon tendon me ferait hurler. Je ressens ENFIN la douleur : comme si on vous shootait dans le talon plusieurs fois par seconde ! Chaque coup est plus désagréable que douloureux, c'est la fréquence qui fait mal, il n'y a pas de soulagement. Le médecin annonce : "douze minutes, c'est pas long". Pas long ? Fais-le toi-même, imbécile ! Il augmente l'intensité. Au bout d'une ou deux minutes, c'est vrai que le douleur diminue, le corps stressé et découragé en inhibe peut-être une partie. Mais c'est alors toute la jambe qui irradie. Le type s'en va "j'en ai pour deux minutes". Même pas capable de rester douze minutes avec son patient ! Re-imbécile. Le bruit est infernal, une sorte de métronome aigu. Stress total, qu'est ce que je fous là ? Combien de minutes de vie suis-je en train de perdre parce que fais soigner ma tendinite avec ce traitement Guantanamesque ? Arrêt brutal. Fin des douze minutes. Evidemment, arrêter en douceur, prévenir que c'est bientôt fini, c'est-à-dire se préoccuper des attentes du patient, c'était certainement au-delà des préoccupations et du budget des ingénieurs qui ont conçu l'engin. J'ai décidé d'aller au bout des trois séances (pourquoi ?). Je paye, je reprends rendez-vous auprès de miss casque-blouse-glace. Où en est la médecine ? Je viens de payer cher pour de la douleur programmée à l'efficacité non garantie, j'ai été stressé et j'en redemande. C'est une impasse. Que m'aurait conseillé un naturopathe ? un homéopathe ? un rebouteux de la Pévèle ? Je repense au livre de Robert Masson que je viens de lire ("Diététique de l'expérience", Guy Trédaniel éditeur, 20€). Il ne faut pas boire de lait, pas trop de fruits, limiter le nombre de prises de nourriture. Il réserve l'allopathie à l'urgence, pour le reste, c'est une utilisation raisonnée de la nature qui pourvoit. Au creux de l'onde de choc, on en est loin.