Il y a des signes qui ne trompent pas. Deux ou trois semaines avant l’épreuve les propriétaires des champs occupant des positions stratégiques ont encerclé leur hectare d’une clôture électrifiée, promettant quelques frissons aux innocents supporters qui oseraient traverser dans les profonds sillons (et dont pour le moment il n’émerge pas grand chose). Quelques jours avant on voit arriver les camions belges qui amènent estrades, chapiteau et pompe à bière. Enfin, quelques heures avant le passage, toutes les routes sont coupées et les carrefours occupés par des pandores en casquette. Je vais toujours voir les coureurs au même endroit, au pavé de Camphin-en-Pévèle, où se règlent les derniers comptes entre les candidats aux cinq premières places. C’est un pavé difficile, aux arêtes
coupantes et aux improbables virages à angle doit. La chaussée est largement bombée, ce qui achève le bas de caisse des lourdes berlines allemandes des équipes et de l’organisation, qui transportent vélos, dirigeants et VIP invités par des banques ou des marques de lamelles stratifiées à poser soi-même. Les bordures sont faites de pavés plats et minces enfoncés sur la tranche et effilés par les années et les passages successifs : si vous roulez côté route, c’est le marteau-piqueur ; si vous roulez côté terre, c’est la loterie, entre boue, herbe et ornière. Si vous passez dessus, vous crevez. Je me place au sortir d’un virage à angle droit, juste au moment le plus douloureux pour le coureur : celui où il doit, sur une surface indescriptible, se relancer pour reprendre son rythme, furieux et désespéré d’avoir consumé sur ses freins l’inertie de la ligne droite précédente. L’endroit où tout est à refaire, à vingt kilomètres du vélodrome qui sent les frites. J’arrive à Camphin comme les coureurs, par la route de Wannehain. Aucun intérêt à rester là, c’est du macadam, juste une petite bosse qui enjambe la ligne de TGV vers Bruxelles, çà va trop vite. Entre Wannehain et Camphin, dix minutes de marche en rase campagne, les voitures sont interdites. Moment agréable à avancer sur une départementale sinueuse au milieu des champs, en plein milieu de la chaussée. A droite, la Belgique. A gauche, l’enfer des vélos et des betteraves. Les Belges viennent à pied, à travers champs, avec leurs drapeaux. On devine le ballet des hélicos au loin, les coureurs ne seront pas là avant une demi-heure. Au milieu des champs, des caravanes, des mobil-homes, des gens partout, qui boivent leur bière dans la voiture garée perpendiculairement à la route, face au spectacle. A l’entrée des pavés çà ne parle que flamand. D’ailleurs les drapeaux sont explicites : le lion noir sur fond jaune, Vlaanderen. Pourtant en face c’est le Hainaut, pauvre petite province francophone du Tournaisis. Les coureurs traversent ici la plaine de la bataille de Bouvines. La légende locale veut qu’occasionnellement les labours fassent remonter des casques et des épées ayant servi aux armées de Philippe-Auguste, mais il est plus fréquent de
remonter des obus d’une des deux dernières guerres…En tous cas, les flamands sont de retour, cette terre leur est dûe, ou à leur coureurs. Sono type « Teknival » à fond, flots de bière Jupiler, jeunes prometteurs qui scandent le nom du héros, flamand, des derniers Paris-Roubaix : Johan Museeuw, un monstre. Enfin, je veux dire, impressionnant. Bronzé, pas rasé, tatoué, quand on l’a vu arriver en face, lancé, couvert de boue, en tête de la course, on n’oublie pas le visage du prédateur. Cette année c’est retraite pour lui. Il a son remplaçant : Tom Boonen, qui gagne tout depuis le début de la saison. Encore beau gosse, mais les années le creuseront. Ceux qui gagnent ici sont des durs. De Vlaeminck, Duclos-Lassalle…des armoires. Des guerriers de Philippe-Auguste ou des piqueurs flaminguants. Je progresse le long du pavé vers le carrefour recherché. Les radios scotchées aux oreilles distillent la progression de la course…en flamand. Des télés portables dans les caravanes, et de la bière, toujours de la bière. Je prends ma place, au bord, et j’attends. Des voitures passent, l’organisation, Bernard Hinault dans une voiture, qui rigole. Les hélicoptères se rapprochent, au loin, au-dessus des arbres. Deux à basse altitude, deux plus haut, celui des gendarmes, le ciel est peuplé. On attrape des nouvelles sur la radio : Hincapie est tombé, Boonen est devant. Les Belges exultent. Les hélicos survolent à présent Cysoing, ils tournent autour de l’horizon. En haut, une formation de je ne sais quels oiseaux semble jouer avec eux. On scrute le pont du TGV, les voitures passent en rangs serrés, des motards aussi. Çà y est ! sur la route qui descend du pont on distingue un gyrophare, des motards et de frêles structures sur deux roues : les coureurs. Encore cinq minutes. Les motards de la gendarmerie ouvrent le cortège, alors que les gens ont tendance à refermer la route, pour mieux voir. C’est un phénomène très esthétique qui se stabilise à la largeur d’une voiture, ou d’un cycliste. Une régulation permanente, naturelle.
Les coureurs arrivent avant le virage, je les vois, coup de frein, sortie de virage. Ils frôlent la foule. Je photographie le premier sans le voir, j’ai juste le temps d’un autre cliché pour les suivants, dans leur dos. La clameur est immense, les hélicos qu’on peut presque toucher n’arrivent même pas à la couvrir. Pour corser le tout un jet dans sa phase d’atterrissage à Lesquin survole les hélicos, c’est la confusion des éléments ! Après le climax, la passion retombe et ne se réveille que pour le passage des groupes suivants, lâchés, perdus, qui appuient sans y croire. Ils ne sont pas trop sales cette année, on distingue les tatouages. Après trois ou quatre grappes de coureurs l’attention s’estompe, les hélicos sont repartis au loin, là où se dénoue la bataille. Elle se jouera dix kilomètres plus loin, devant un passage à niveau. Le Suisse passe quant les barrières sont levées, un Belge et un Russe passent sous les barrières, les autres ne passent pas, car c’est au tour du train. Les trains de marchandises se foutent du sport. Sur le pavé c’est la débandade des spectateurs, qui remontent vers la route. La course n’est pas finie, des retardataires se fraient péniblement un chemin à contre-courant de la masse compacte qui ne demande qu’à rentrer à temps pour voir l’arrivée à la télé. Certai
ns s’agglutinent devant les vitres d’une caravane. A l’intérieur, deux vieux ont la télé. J’attends le passage des derniers, devant la voiture-balai : les abandons sont dans le camion, leurs vélos sur la remorque. A ce moment la course est finie, Boonen a perdu, les flamands ont la bière triste et vont devoir gérer leur fin de cuite. Je refais le chemin en sens inverse, la route est un mélange de piétons et de voitures soudainement libérées, certains ramassent les panneaux de signalisation : nettoyage ou souvenir ?
C’était un dimanche d’Avril dans la campagne du Pévèle, au traditionnel passage à vingt kilomètres de l'arrivée du Paris-Roubaix, comme l’indique le panneau sponsorisé par La Redoute.